Interview


Laurence Moletta : Quand Passion rencontre Création.

Attention OMNI (Objet Musical Non Identifié).  Avec son spectacle Le couloir des pas perdus, l’artiste Laurence Moletta nous offre un voyage particulier à travers le chant, la musique assistée par ordinateur, la projection vidéo et les mouvements du corps. Portrait.

Laurence Moletta pourrait être la fille naturelle de David Lynch et de Darren Aronofsky, tant son univers est singulier et personnel.  Cette jeune Française d’origine a posé ses valises en Belgique pour continuer son parcours musical hors du commun, commencé en France.
Laurence démarre son cursus avec des études de solfège classique.  La flûte traversière devient son instrument fétiche.  Après de brèves études en musicologie, le démon de la scène finit par l’emporter.  Laurence se lance donc dans la musique contemporaine, notamment assistée par ordinateur : « On prend des sons, on les transforme, on les sort de leur contexte pour, ensuite, les injecter dans un nouveau contexte. »
Une formation en musique acousmatique parachève le tout : « Le public est plongé dans le noir.  Soixante-quatre haut-parleurs diffusent du son, à la requête du compositeur.  Le son se balade dans la salle.  Le compositeur devient interprète de sa propre composition. »

La jeune musicienne se dirige alors vers la Belgique.  A Mons, Laurence découvre le Centre des Ecritures Contemporaines et Numériques.  Elle s’intéresse à la technique des capteurs, qui va lui permettre de s’affranchir de son ordinateur sur scène et d’utiliser son corps pour créer de la musique. En travaillant avec l’Université de Mons, elle va tester différentes techniques : « J’ai découvert la ceinture respiratoire par exemple.  Elle permet d’envoyer des données à l’ordinateur.  Il existe aussi des capteurs musculaires qui effectuent le même genre de manipulation.  Je me suis retrouvée face à un panier de techniques dans lequel je pouvais piocher selon mes envies et mes besoins. »
Laurence reprend alors l’idée d’un gant interactif : « Je suis musicienne avant tout et le gant me permettait de retrouver la gestuelle et le toucher instrumental.  On a adapté le gant à mes besoins spécifiques, avec des tissus conducteurs de courant.  Par un principe ON/OFF, le tissu envoie des données à l’ordinateur. »  L’artiste place également des gyromètres sur les gants.  Ceux-ci vont ajouter la notion de mouvement aux possibilités du contrôle numérique.

En parallèle, Laurence travaille sur sa voix : « J’ai laissé tomber les samples de bruit pour me focaliser exclusivement sur ma voix et ses possibilités.  Quand je commence le spectacle, mon ordinateur est vide de sons.  Je les crée tous en temps réel avec ma voix.  Grâce aux gants, je peux modifier les sons, les empiler et créer ma base musicale. »   Chaque représentation est donc unique en soi.
Au départ, Laurence travaille avec des borborygmes.  Elle se rend compte que le public cherche du sens dans ce qu’elle dit.  Vient alors l’idée d’un texte dont la thématique s’impose assez rapidement : « Avant ma naissance, mes parents ont eu le malheur d’avoir un enfant mort-né.   J’ai voulu m’adresser à ce frère inconnu.  J’ai collaboré avec le metteur en scène Stéphane Oertli pour creuser ce matériau.  Pour que le spectacle ne soit pas trop lourd, nous avons eu l’idée de l’aérer avec des histoires de naissance que nous avons collectées par des entretiens. »
Et pour que le spectacle soit total, Laurence s’adjoint les services d’un vidéaste, Stéphane Broc, qui projette des images sur scène : « Dans l’idée de la naissance, nous avons demandé aux personnes que nous avions interrogées des images Super 8 de leur enfance.  Nous les avons ensuite intégrées dans le spectacle. »
Le couloir des pas perdus est donc né de toutes ces recherches.  C’est un spectacle musical immersif, où les passages chantés alternent avec des moments parlés : « Mon univers est à la fois clownesque et glauque, il surfe sur de nombreuses émotions ».
Un spectacle et un univers à découvrir absolument.

Jean-François PEEREMAN (George D, RTBF).